Révélée par sa trilogie de vulgarisation scientifique, réalisée en collaboration avec le collectif La Physique autrement, Charlotte Arene est une cinéaste d’animation qui explore avec inventivité les surprises de l’animation en volume. Elle arrive pour une semaine à la Jachère avec le projet La règle des jeux, et l’envie de déployer ses formes de prédilection en dehors du carcan narratif. Habituellement mise au service d’un discours, sa recherche formelle et rythmique se libère et l’emmène dans la construction de plateau de jeux inédits, aux mouvements à la fois surprenants et fascinants…

Charlotte Arene / Vimeo – Instagram – Filmographie :
Le chercheur et son article , 2015
Physique et caféine , 2016
Au commencement était la mer , 2017
Le nobel chevelu – 2019
La mer à boire – 2020









Est-ce que tu pourrais nous raconter comment est né le projet La règle des jeux ?
Par un carnet. Je venais de sortir d’une production assez éprouvante, et c’est en cherchant à rétablir le calme qu’assez instinctivement je me suis mise à colorier des petits carrés dans les pages d’un carnet. Ça a commencé très simplement : je choisissais un format de grille ( 6×6 , 10×10, 12×12 …) , je décidais d’une règle arbitraire (un carré sur deux, trois carrés puis rien …), et je laissais se générer un motif. Puis je passais à la grille suivante en modifiant un petit aspect de la règle à chaque fois, pour voir comment le motif évoluait. Avec le temps les carrés se sont subdivisés en 4, puis eux-mêmes coupés en diagonales … Les grilles se sont complexifiées au point de passer d’un travail de pixel à un travail de pavage.

Je dirais donc que c’est né d’un travail graphique et méthodique, presque algorithmique, qui consiste à décider d’une règle et de la tenir (ou de la tordre!) pour avoir le plaisir de découvrir une composition géométrique .
Comment est arrivée l’animation là-dedans ?
À plusieurs moments j’ai senti que le principe s’épuisait, et qu’il fallait insuffler un nouvel élan pour que la recherche continue d’être amusante. Assez naturellement, puisque je suis animatrice, la curiosité d’explorer le mouvement s’est réveillée. Dans la continuité logique de mes grilles, les premiers tests étaient en dessin sur papier. En montrant ces essais autour de moi, une amie s’est amusée : « Ça va encore finir en petit cubes cette histoire. » … et elle avait raison ! Ça n’a pas loupé..
C’est dans l’idée de poursuivre ces réflexions en mouvement que tu es arrivée à la Jachère ?
Disons que j’avais plusieurs démangeaisons ! À force de remplir ces grilles, plusieurs idées dérivées de ce principe de génération de motif et de pavages ont commencé à émerger, que j’ai regroupées sous le titre « La Règle des Jeux » ; j’en ai exploré certaines dans le carnet, mais au fur et à mesure, j’ai senti que mes idées de mouvement sur papier commençaient à tourner un peu en rond, et surtout que j’avais envie d’amener cette idée vers ce que j’aime le plus : le volume et la manipulation sous caméra. L’idée c’était donc de « gratter » toutes ces démangeaisons, et d’essayer d’aller au bout de ces intuitions-là.
Ta résidence s’est découpée en deux parties : la fabrication des « pièces à jouer » d’une part, et l’animation de l’autre. Est-ce que tu réussirais à me partager les pensées, les joies ou les réflexions propres à ces deux moments de travail bien différents ?
Quand je fabrique, je suis toujours en train de paniquer à l’idée de perdre du temps. Ce qui, évidemment, est une fausse idée … mais je crois que c’est lié à la hâte d’arriver au moment de l’animation. Après, c’est aussi une étape qui est ponctuée de surprises et de moments excitants. Typiquement, c’est ce qui s’est passé pour le plateau avec les languettes verticales. C’était une idée un peu en l’air, avec la vague intuition que ça pouvait peut-être marcher, mais sans preuve tangible… Et d’un coup tu arrives, tu trouves le carton plume, les idées se cristallisent subitement, tu fais un tout petit prototype, ça a du potentiel, tu essaies en plus grand, ça marche ! Alors tu règles les problèmes les uns après les autres, tu fabriques un plateau prototype, tu essaies … et ça fonctionne. C’est une grande excitation, cette escalade qui t’emmène de l’idée vague à sa mise en forme de plus en plus précise.
Mais à l’inverse il y a aussi des choses que tu imaginais pleines de potentiel … qui se révèlent assez quelconque lorsque tu les essaies. Il faut composer avec ces déceptions, et réussir à ne pas s’acharner pour se recentrer sur ce qui est inspirant.
Et ça fait quoi de passer à l’animation ensuite ?
Les sentiments ne sont pas uniformes, et là aussi il y a des évidences, des surprises et des déconvenues. Avec les petites formes colorées, que j’ai déjà l’habitude de manipuler, je suis immédiatement envahie par l’excitation des mouvements et des transformations. Pour les plateaux, c’est un peu différent. Pour l’instant c’est teinté de frustration, puisque certaines choses marchent moins bien que ce que j’imaginais. Ou plutôt ! elles marchent différemment. Certaines idées tombent à plat, quand à l’inverse il y a des possibilités inattendues qui s’ouvrent, et qui sont presque vertigineuses. Le passage du dessin au volume a ouvert une perspective de travail et de mouvement assez immense, et ça va me demander du temps pour explorer et dégager les potentiels de cet espace-là. C’est excitant, et effrayant à la fois.

Je ne cesse d’être éblouie par l’élégance et la beauté que tu révèles lorsque tu te penches sur le sujet, apparemment aride, des sciences dures. Penses-tu que la recherche scientifique, et la poésie partagent des points communs ? Ou les mathématiques ?
Ma réponse instinctive serait non. Mais peut-être qu’il faudrait commencer par élargir la question … qu’est-ce que partagent les sciences et les arts en général. Je ne sais pas si ce sont des domaines qui ont beaucoup de points communs, en tout cas je dirais que les scientifiques et les artistes partagent des points de caractères. Pour moi l’art et la science sont deux disciplines de recherche; les artistes aussi sont des chercheurs, bien qu’ils n’aient pas les mêmes méthodes ou les mêmes buts que les chercheurs scientifiques. Donc je dirais que les artistes et les scientifiques partagent un élan d’observation et de recherche, une curiosité, et selon moi aussi un certain amour du monde matériel. Après, ces deux forces ont des méthodes différentes, dirigées vers des buts différents.
Dans mon travail je n’ai pas eu l’occasion de côtoyer des mathématiciens, plutôt des physiciens ; et eux utilisent les mathématiques de façon très appliquée, comme un outil tourné vers la résolution de problèmes et de questions très concrètes. Mais du peu que je sais des chercheurs en mathématiques fondamentales, j’ai l’impression qu’ils parlent un langage propre, tellement abstrait pour ceux qui ne le parlent pas, et qui semble leur permettre de manipuler et de formuler des vérités extrêmement pures. Peut-être que les émotions qu’ils ressentent à manipuler cette langue-là, et à trouver des vérités, sont similaires à celles que ressent un poète lorsqu’il capture les mots justes et atteint une forme de vérité…?
Mais encore une fois, je pense que ce se sont deux formes de vérités qui sont très éloignées l’une de l’autre. Et tout cela étant dit, de manière générale je suis assez méfiante lorsqu’il s’agit de comparer les sciences et les arts. Les scientifiques eux-mêmes n’aiment pas nécessairement les comparaisons trop faciles, et j’aime aussi à être prudente là-dessus.
Peut-être y a-t-il des pistes de réflexions à tout ça du côté de Bachelard…
Que ressens-tu à l’idée de t’embarquer dans un projet dont le point de départ n’est pas narratif ?
Du soulagement ! Pour dire vrai, l’écriture n’est pas mon point fort. Et depuis quelques mois je travaille à l’élaboration d’un court-métrage qui me pousse dans mes retranchements de ce côté-là. Aussi, je prends énormément de plaisir à m’embarquer dans un projet qui n’est pas dicté par l’écriture mais par le mouvement, l’animation. C’est la logique des images qui me guide. Et j’aime beaucoup la liberté de ne pas savoir où j’ai envie d’arriver, mais d’avancer sur un chemin très excitant.

Est-ce que ça engendre son lot d’incertitudes d’être face à une liberté si totale ?
Effectivement. Mais mon processus s’inscrit à l’intérieur de contraintes formelles assez fortes, qui rendent cette liberté supportable. Par exemple, le plateau de cubes noirs et blancs m’impose une grille invariable, une gamme de motifs limitée, et un nombre restreint de pièces. Le jeu, c’est de composer des variations à l’intérieur de ces règles strictes et arbitraires. Je dirais que cette rigueur canalise mon élan de recherche, voire m’aide à l’emmener le plus loin possible.
Pas plus tard qu’hier, je commençais à perdre pied en réalisant le champ des possibles ouvert par le volume par rapport à mes tests en 2D. C’est un terrain de jeu nouveau, où les règles restent à trouver. C’était une réalisation à la fois excitante et effrayante d’être face à ce nouvel univers de possibilités. Le vrai travail va être de défricher cet espace, d’identifier les trouvailles rythmiques et visuelles les plus intéressantes, et surtout ne pas se perdre. C’est pour ça que j’aime faire des choix assez stricts, comme celui du noir et blanc typiquement. Mes quelques incursion dans la couleur, sur les pavages, m’ont systématiquement menée à une forme de délitement et de gratuité avec laquelle je n’étais pas à l’aise. Curieusement, il me semble remarquer qu’un relâchement de la rigueur nuit au dynamisme et au caractère ludique de mes recherches.
Une idée de quelles seront les prochaines étapes, les prochains tests, dans le déploiement de La règle des jeux ?
Acheter un nouveau carnet! Je crois que j’assume enfin qu’il y a un projet de film derrière cette recherche. Il faut donc commencer à penser en terme de cinéma, d’animation et de mise en scène, au-delà de mes exercices ludiques de pavage. J’aime aussi beaucoup me documenter dans mes processus de recherche et lire le plus de sources possibles sur les questions qui me travaillent; à ce jour mes recherches sur les pavages et les jeux géométriques m’ont menée sur plein de pistes de documentation très excitantes, allant de la grammaire de l’ornement au tissage textile en passant par la ludologie… rien de tel qu’un carnet pour consigner tout cela, et voir les recoupements et les associations d’idées qui en émergent.
Ensuite je vais continuer d’animer les plateaux-prototypes. Je n’ai fait qu’effleurer leurs potentiels d’animation, et il faut que je prenne le temps de les éprouver pour sentir ceux que j’ai envie de pousser plus loin. A ce moment-là je réfléchirai sûrement à les construire en dur, de manière à avoir des plateaux suffisamment pérennes et solides pour supporter un tournage de longue haleine. Et le plus important de tout sera de dégager du temps, et d’animer !
