Cet été, la Jachère a accueilli son premier duo : Juliette Laboria et Léna Martinez. Toutes deux diplômées de l’ENSAD en 2020, Juliette y a achevé le remarquable film « Nuisibles », où la prouesse technique d’une animation en monotypes n’éclipse en rien la force du propos. Quant à Léna, elle finalise actuellement son film « Zootrope », qui promet de nous faire plonger dans l’atmosphère d’un zoo posé en pleine campagne.
À Roubaix, elles ont passés deux intenses semaines à écrire et peindre pour un projet commun :
Tout finira par brûler.
Léna Martinez / Vimeo – Instagram
Juliette Laboria / Vimeo – Instagram





Vous avez fait l’ENSAD ensemble, mais c’est la première fois que vous partagez l’écriture d’un projet. Est-ce que vous vous souvenez du moment précis, où vous vous êtes dit que vous alliez faire un film toutes les deux ?
Juliette : Avec Léna on s’est rencontrées à l’Ensad et on est assez vite devenues inséparables. Un jour froid et gris de février, alors que Léna venait tout juste de commencer sa résidence à l’Atelier Médicis, nous discutions dans la cour des Arts Déco de choses et d’autres autour d’un chocolat chaud et au détour de la conversation elle me dit : « et si on faisait un film ensemble ? », j’ai répondu « carrément » et s’en ai suivi ensuite de nombreux rendez-vous au parc pour imaginer différents scénarios autour de l’amitié.
Léna : Avant de collaborer sur ce projet on se montrait l’avancée de nos films de fin d’études et on peignait souvent l’une à côté de l’autre. Personnellement j’estime beaucoup ce que Juliette met en place pour raconter des sensations, retranscrire des atmosphères. À force d’échanger sur nos pratiques respectives, on a accumulé tout un tas de références communes et ça nous a donné envie de réaliser un film ensemble.
Votre résidence durait deux semaines, êtes-vous arrivées avec des envies précises ? Avez-vous réussi à en réaliser une partie ?
Juliette : On est arrivées à la Jachère avec l’envie d’écrire un scénario qui nous plaise et réaliser de nouvelles images, peut-être trouver l’identité du film ? On eu l’occasion de faire quelques tirages en monotypes qui nous ont beaucoup plus et de faire des peintures à la gouache et à l’aquarelle. C’était super d’avoir un cadre aussi paisible pour prendre le temps de développer ce genre d’images, ça nous a permis d’imaginer le film d’une tout autre manière !
Léna : Ça faisait plusieurs mois qu’on essayait, en vain, de bloquer un long temps de travail pour ce projet de film. Ce n’est pas évident de coécrire un scénario. Il nous manquait une contrainte de temps pour revenir un peu à l’énergie initiale de ce qu’on voulait faire. Ici, on a pu regarder beaucoup de films, lire des livres, dessiner et à la fin des deux semaines, on avait bien avancé sur l’écriture et choisi de réaliser le film en peinture animée sur papier.
Alors depuis ça a un peu bougé, et on n’est plus certaines que le projet doive être un film produit, peut-être plutôt des illustrations ou autre chose. Mais c’est sûr que l’on continuera à travailler ensemble parce que c’est super exaltant de construire un langage commun.
C’est quoi la recette d’une bonne journée de travail ?
Juliette : Pour moi c’est d’entre-couper les temps de travail par des activités un peu plus détente comme regarder un film (en lien ou pas avec le projet), faire du dessin d’observation ou même cuisiner. Ça permet de s’aérer la tête et d’avoir plus de recul sur ce que l’on fait.
Léna : Pareil ! Prendre du temps pour faire des croquis d’observation des lieux ou des gens qui m’entourent ça m’évite de rester bloquée sur quelque chose qui ne fonctionne pas sur le moment.
Dans vos travaux respectifs il y a un amour assez palpable des techniques traditionnelles. Pour autant, en vous écoutant imaginer Tout finira par brûler, on sent aussi un réel soucis de construire des personnages crédibles et incarnées. Trouvez-vous que la poésie des matières et le soucis du personnage sont deux envies parfois difficiles à concilier ?
Juliette : On n’avait jamais écrit de personnages avant ce projet, ça nous semblait plus stimulant de se lancer là-dedans à deux. On a tendance toutes les deux à avoir du mal à passer des personnages à la ligne aux personnages tout en couleur peint sans perdre en détails et en subtilité. Mais on y travaille !
Léna : Je trouve qu’en animation c’est difficile d’apporter du détail aux expressions des visages humains sans en faire des personnages de cartoon. Pour l’instant on a un peu du mal à mettre en scène les personnages en gros plans et à écrire des dialogues. La solution pour quand même essayer de construire des personnages touchants, bien incarnés, ça a été de se concentrer sur les postures du corps. On travaille souvent avec de la rotoscopie pour avoir des mouvements assez subtils : on aime bien l’idée de faire comprendre certaines émotions par la manière dont les corps se déplacent dans l’espace, la place qu’ils occupent. Pour ça, on a recopié plein de posings de films en prise de vue réelle, et quand il nous manquait des poses pour dessiner une scène qu’on avait en tête, on se prenait en photo entre nous. Ça aide pas mal à comprendre notre personnage de mimer leur posture. Ce processus graphique nous a donné des directions intéressantes dans l’écriture du scénario.
Dans vos processus justement, qu’est-ce qui a tendance à arriver en premier ? Cadrage, mot, couleurs, musique, son, la technique, les personnages, le titre …
Juliette : Pour ma part je m’inspire beaucoup d’expériences du quotidien, d’histoires qu’on me raconte, de certaines images qui me marquent. J’aime beaucoup prendre des photos, filmer des éléments que je trouve inspirants. Quand une idée commence à ne plus me quitter, je commence à écrire. Puis les images, les couleurs, les personnages et le son s’entremêlent. Une fois que l’histoire est bien composée dans ma tête et que l’univers commence à être palpable, je passe au cadrage. Le titre vient souvent plus tard.
Léna : De mon côté je réfléchis beaucoup en dessinant. Quand je dois mettre en scène des personnages, je fouille dans mes carnets, je compose plein de petits cadrages sans vraiment savoir ce que je veux raconter encore. Souvent je dessine en boucle, un décor, une scène ou une situation. Pendant la résidence par exemple, je bloquais sur un motif : des enfants qui courent dans tous les sens. Ce genre d’idée redondante peut être un bon point de départ pour écrire un film un peu plus expérimental, mais pour créer des personnages et une narration plus linéaire c’était trop vague. Heureusement, comme on est deux à faire ce film, on est obligées de discuter tout le temps de ce qu’on fait. Pour moi c’était plus facile d’écrire après nos échanges. Par exemple, pour les premières ébauches du scénario, on se partageait la narration, on écrivait un peu chacune de notre côté, on mettait en commun puis on retravaillait sur la partie de l’autre. Ça donnait toujours l’impression de faire quelque chose de nouveau.
Trois courts-métrages d’animation essentiels ! Et pourquoi ?
Juliette :
Planet Z de Momoko Seto a été mon premier gros coup de cœur. C’est l’histoire d’une planète qui moisit suite à l’arrivée de champignons le tout dans une ambiance sonore incroyable. Tout est réalisé à partir de vrais aliments, les arbres sont en brocolis, le sol en pizza … ce court-métrage m’a longtemps fascinée.
Sogni al Campo de Magda Guidi et Mara Cerri. C’est un film qui raconte le deuil d’un enfant pour son chat. On sent la chaleur du soleil, l’odeur de l’herbe coupée, la texture des mains, c’est magnifique. Réalisé tout en peinture et pastel, un vrai plaisir pour les yeux et pour les sens.
Deux sœurs d’Anna Budanova. C’est l’histoire d’une relation fusionnelle entre deux sœurs, racontée sous la forme d’un conte à travers un décor minimaliste et une animation sensuelle et sensorielle.
Léna :
Tango de Zbigniew Rybczynski : Pour moi c’est un film culte, hypnotique, on assiste à l’accumulation des trajectoires de personnages dans un espace clos.
Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton. C’est un film très organique, les décors débordent de détails, on échappe à un regard anthropocentré. J’aime beaucoup qu’une iconographie existante, des peintures et gravures en l’occurrence, soit détournée pour raconter des événements naturels différemment.
La sole entre l’eau et le sable d’ Angèle Chiodo. C’est un portrait touchant et décalé de la relation entre la réalisatrice et sa grand-mère. Ce qui me plait c’est le ton du film qui joue avec les codes du documentaire animalier.
