Après un BTS en design communication, Lucie Levrangi intègre le Royal College of Art de Londres, section animation, dont elle sort diplômée en 2021. Elle y écrit le mémoire How hands animate the works qui questionne le lien entre animation et broderie, puis réalise son film de fin d’études Mountain Blues. Influencée par le cinéma expérimental, elle y tisse une ligne narrative tout en pointillés, proposant une mise en scène aussi joueuse que captivante.
Bien décidée à poursuivre ses expérimentations, elle arrive à la Jachère pour poser les premières bases d’un projet entre animation et documentaire, ayant pour point de départ l’art de la tapisserie.
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Comment es-tu arrivée à l’animation ? Est-ce une découverte récente, ou une envie de longue date ?
Ça a été tout un cheminement pour arriver à l’animation. Petite je voulais être romancière, peintre, puis plus tard comédienne ou metteuse en scène. Finalement, réaliser des films d’animation allie un peu de tous ces métiers ; c’est de l’image, du son, du temps, de la matérialité, de l’écriture.
Le cinéma expérimental tient une place importante dans tes influences, Robert Breer en tête. Apprécies-tu que ta démarche, ou ton travail, soient qualifiés d’expérimental, ou est-ce une étiquette que tu ne réclames pas spécialement ?
Longtemps en animation, j’ai été bloquée parce que je n’aimais pas faire du chara-design, du story-board, de l’animatique,… c’est-à-dire une bonne partie des étapes qui constituent la réalisation d’un film. Je me suis demandée alors pourquoi j’aimais tant l’animation, alors que je n’aimais rien de ce qui était censé faire un film.
C’est particulièrement en Angleterre que j’ai découvert le cinéma expérimental. Un film n’est pas obligé de raconter une histoire, d’avoir des personnages, ni de suivre des étapes de fabrication linéaires… S’affranchir de tout cela m’a beaucoup soulagée. Par exemple, pour mon film de diplôme au Royal College, Mountain Blues (2021), j’ai suivi un protocole créatif qui consistait à dessiner, écrire, enregistrer des sons, chaque jour, comme si je tenais un journal intime. Toutes les deux semaines, je réunissais tous les éléments et composais un montage. Le processus s’est répété huit mois, jusqu’à obtenir le film « final ». Cette méthode me correspond bien. Elle est à la fois très rigoureuse et intense, puisque je me tiens à un rythme régulier de création puis de montage ; mais elle me permet aussi beaucoup de liberté, et de toujours me surprendre.
C’est d’ailleurs la façon dont j’ai procédé à la Jachère : créer le maximum de choses en trois semaines, puis faire un premier montage.
Pendant ces trois semaines de résidence tu a développé un projet de documentaire animé, qui a pour point de départ la tapisserie. D’où te vient cette envie ?
Cette idée de mêler animation et tapisserie m’habite depuis un moment. J’ai grandi influencée par le textile, via ma mère et ma grand-mère toutes les deux dans le milieu de la mode. Le savoir-faire textile me fascine, et je suis convaincue que beaucoup de liens peuvent se tisser, pardon pour le jeu de mots, entre ce monde et celui de l’animation. Dessiner et tisser, c’est créer des images avec ses mains, par des gestes répétés. L’animation et la tapisserie, c’est la répétition sans fin, un processus long, le mouvement, la couleur ; c’est avoir le sens du détail, faire sans vraiment se rendre compte du résultat final, avoir un contact physique avec les matériaux. Je voulais explorer ces points communs à la Jachère.
Pourrais-tu nous faire un petit tour d’horizons des expérimentations réalisées pendant la résidence ? Dans le lot, y’a-t-il eu des bonnes surprises / trouvailles ?
Je me suis surtout concentrée sur les deux aspects qui me sont venus spontanément en pensant à l’animation et la tapisserie. Le premier, la notion de répétition. Comment traduire le geste répété en animation? J’ai donc dessiné pas mal de boucles, notamment de mouvements en tapisserie.
Le second, c’est la trame. Une tapisserie, c’est une image composée de petits points de fils colorés… et une image d’animation, elle est composée de petits points appelés pixels. J’ai dessiné des quadrillages, des dessins par lignes horizontales et verticales. Je compte poursuivre ces expérimentations sur ordinateur.
Aussi à la Jachère, j’ai pu aussi faire des gravures, ce qui n’était pas prévu, que j’ai ajoutées au film. Également, j’ai pas mal animé sur des tickets de caisse, ce qui m’a rappelé la pellicule gravée, mais en plus accessible. C’était un bonheur de pouvoir animer sur ce support qui permet d’être très rapide et libre. J’ai envie d’en refaire plein! Maintenant que j’ai commencé à produire des éléments en résidence, j’ai envie de poursuivre ces expérimentations, et surtout d’aller à la rencontre des gens qui sont derrière les tapisseries, discuter, les dessiner, les enregistrer et travailler avec eux.
Trois court-métrages d’animation (ou expérimental !) essentiels, et pourquoi ?
Velocity de Karolina Glusiec. C’est un film qui tente de retranscrire par le dessin les souvenirs d’un lieu. Je me pose une problématique semblable dans Mountain Blues, et nos interprétations sont différentes. La sensibilité de ce court-métrage, aussi bien plastique que thématique, fait qu’il me touche particulièrement.
REcreation de Robert Breer, ou n’importe lequel de ses films. Ils me rappellent que l’on peut tout se permettre quand on fait un film, à quel point faire le processus peut être amusant, imprévisible. Dans une interview, il explique la fin de son film 69, qui est une succession de dessins de formes géométriques : il a dessiné ses images, puis les a mélangés et ensuite pris en photo, les as re-mélangés puis re-pris en photo ainsi de suite… C’est le genre d’idées loufoques que j’aurais aimé avoir.
Je triche pour le dernier, The Grand Bizarre de Jodie Mack, un documentaire expérimental qui n’est pas un court – il dure une heure. La réalisatrice fait une sorte de collection d’images autour du textile, en particulier du motif, dans différents pays. C’est beau, c’est intelligent et fascinant, mais aussi un peu difficile à expliquer par écrit. J’adore ce film. Jodie Mack a aussi fait plusieurs courts sur le textile, qui sont sur son site.
Ta recette pour une bonne journée de travail ?
Travailler le matin, boire un bon café dans une jolie tasse, s’installer sur le plus grand bureau possible pour s’étaler, avoir plein d’outils et de papiers à portée de main et surtout faire des pauses !
